Incité par la lecture surprenante qu’en faisaient deux politologues dans l’émission d’Yves Calvi, on vient de lire et d’écouter le dernier discours de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale, afin d’y trouver la confirmation éventuelle de premières intuitions très différentes suscitées par la publication de quelques extraits.
C’est, ont répété en boucle Pascal Perrineau et Dominique Reynié, une intervention dans le droit fil du gaullisme, d’un « nationalisme ouvert », relativement classique à droite, dans un débat qui marquerait « l’avance de Nicolas Sarkozy dans l’approche des valeurs », qui lui offrirait si l’on en croit nos deux experts un boulevard pour 2012, puisque, dans les grandes démocraties occidentales aujourd’hui, ce sont les valeurs qui dessinent la victoire (sorte de gramscisme du pauvre…).
Ce n’est guère ainsi qu’on voit les choses. Il y a certes de la part du Président de la République quelques précautions qui ont été prises, comme par exemple, le fait de prononcer ce discours dans un haut lieu de la Résistance. Mais là encore, au prix de quelles confusions et de quelles relectures.
Car le discours n’est ni plus ni moins que l’un des discours les plus à droite qu’aucun Président de la République n’a eu l’occasion de prononcer depuis 1945.
Et, autant qu’un discours gaulliste, c’est surtout un galimatias et un salmigondis à la Guaino, qui, au nom d’une posture apparemment gaulliste et de quelques habillages résistancialistes, n’en procède pas moins à une tentative rarement assumée à ce point de réhabilitation de la posture et des valeurs qui furent au fondement même du régime de Vichy1. En ce sens, il n’est pas seulement un discours adressé à la Nation ou une provocation adressée à la gauche. Il doit être analysé surtout comme un indicateur de ce qu’est la droite aujourd’hui. Fonctionnant comme un encouragement à se libérer de certains tabous, il rompt en un sens avec le gaullisme comme avec la tradition de la Résistance que l’on vient une fois de plus détourner (sans même parler ici du sort fait à l’esprit des réformes gaullistes inspirées du programme du CNR).
Comment peut-on, à la lecture même de nombreux passages, y voir une filiation du gaullisme, alors qu’il ne s’agit rien d’autre que d’une tentative impossible et malhonnête de jouer sur les deux tableaux, sur les deux filiations contradictoires et inconciliables du gaullisme et du pétainisme ?
Un seul exemple : celui de la remise au goût du jour de la valeur travail. Comment ne pas faire le lien ici entre l’éloge du travail par Vichy, et la dénonciation concomitante, dans les discours comme dans l’acte d’accusation du procès de Riom, de la réduction du temps de travail par le gouvernement de Front populaire, et le passage consacré par Nicolas Sarkozy des 35h et de leur effet sur la motivation des « troupes ». C’est toujours la même antienne, celle de la déploration de la perte des repères, de la perte du sens de l’effort, la suspicion sur les profiteurs du système…2
La question se pose de la position de l’opposition sur ce débat. On la sent de fait un peu gênée aux entournures. Pourtant, le discours de Nicolas Sarkozy lui offre une planche de salut, ou plutôt deux.
Slogan pour slogan, on lui suggèrera d’abord simplement, puisque Nicolas Sarkozy a indiqué sa préférence pour le travail, la famille, l’autorité, etc, de proclamer haut et fort que pour elle, le triptyque essentiel demeure « Liberté, Egalité, Fraternité », triptyque qui a au moins l’avantage de lui épargner un effort de popularisation trop coûteux, et auquel elle pourra dès lors même adjoindre la notion de laïcité.
On notera ensuite que Nicolas Sarkozy a cru possible de mêler dans le même discours, l’invocation des hauts lieux, faits et hommes de l’Histoire et du roman national et les mesures clés de la première phase de son quinquennat. Aborder dans le même discours la place du mont Saint-Michel dans l’imaginaire national et la nécessité de la suppression des droits de successions, c’est s’exposer à un risque politique évident : que l’échec et la faiblesse des résultats des politiques menées, que la progression des inégalités et du chômage, que le jugement porté sur la « petite politique » n’en vienne à contaminer le débat sur cette simili-« haute politique ». Pour un peu, à supposer que l’on pense que l’action gouvernementale passée et à venir mène droit dans le mur, on peut aussi espérer que l’on sera donc rapidement débarrassé des formes nauséabondes de ce débat, qui se révèlera comme un débat purement rhétorique, sans prise aucune avec la réalité.
Le terrain sera alors éclairci pour le débat sur le projet politique, seule véritable réponse à la question malhonnêtement posée et instrumentalisée par le pouvoir…
Note rédigée dans la hâte le 13 novembre 2009.
Discours de N. Sarkozy : http://www.elysee.fr/documents/index.php?mode=cview&cat_id=7&press_id=3094&lang=fr
1Un peu comme le discours bien connu de Dakar, qui mêle à la fois l’approche la plus hégelienne qui soit concernant l’homme africain, et une dénonciation des méfaits du colonialisme, sans voir à quel point ces deux positions sont antinomiques et proprement inconciliables.
2 On s’étonnera au passage que deux politologues se prêtent à ce jeu en déclarant, pour l’un d ‘entre eux, suscitant l’acquiescement de l’autre : « Il faut sortir de ces affaires et ne pas faire une fixation morbide sur la France de Pétain ».
Tout d’abord, de la forme. Cet article serait-il une mise à jour d’un Best Seller de 1964, le Coup d’État Permanent, le style, les développements et les comparaisons en moins?
Ironique, à l’époque, c’était le gaullisme qui était fasciste, nazi et vichyste à la fois. Désormais, il est la référence d’un contre-Vichy digne d’une opposition majeure dans la conception de la Nation. Mitterrand était le résistant de 1964, vous êtes celui de 2009. Soyez en fier car c’est là preuve de votre grande bravitude(?) que de s’opposer à la dictature actuelle.
S’agissant du fond, difficile de se prononcer. Votre seul exemple est d’un triste ridicule. La valeur travail n’est en rien exclusive à Vichy et la présenter comme argument irréfutable et suffisant relève de l’insulte intellectuelle. Le travail accompagne nécessairement toutes les conceptions politiques. En l’occurrence, son exaltation par Sarkozy nait tout simplement de l’évident libéralisme, à l’opposée la plus absolue des conceptions de Vichy.
Ce qui me gène le plus dans votre article, c’est cette essentielle diabolisation comme forme d’opposition. A ce sujet d’ailleurs et puisque vous commenciez votre article par un lien médiatique, je vous renverrais à l’Esprit Public de la semaine dernière sur l’état de l’opposition.
Ce qui me gène beaucoup moins, c’est votre erreur sur le « septennat » de Sarkozy.
Vous ratez votre cible, assurément, probablement parce que la lecture du “second volet” vous aura échappé. Vous la ratez aussi parce qu’aucune des références citées ne sont les miennes. Cet article n’est pas une mise à jour du coup d’Etat permanent, mais d’abord une réaction à chaud au commentaire de deux “politologues” ou “politistes”, et aussi une tentative d’analyse très modeste. Mais il est révélateur que vous éprouviez le besoin pour votre part de ramener le débat à ces seuls acteurs (Mitterrand, Royal, de Gaulle, etc) : vous reprenez d’une certaine manière les rhétoriques actuelles du sarkozysme, en renvoyant ses contradicteurs potentiels à ces seules références. Il faudra vous y faire et réactualiser un peu vos références et admettre que des critiques, des jugements, des opinions puissent être formulées en dehors de ces seuls cadres.
Sur la question des exemples, je n’ai pas cité, mais j’aurai pu, la mention récente par Nicolas Sarkozy de “La terre qui ne ment pas”, éloge tout droit sorti de la plume de Berl… lui-même plume de Pétain, en l’occurence. Et je maintiens par ailleurs que les plumes de Sarkozy ne sont pas incultes. C’est donc qu’il y a derrière tout cela une volonté, une motivation. Laquelle ? Certains suggèrent, à gauche notamment, dans un recours à l’anti-fascisme et à ses rhétoriques habituelles, une analyse qui fait sa part belle à la filiation idéologique. Je m’en garde bien, même si cela vous a échappé, puisque selon votre propre logique, toute critique du pouvoir est d’inspiration soit royaliste (ou devrait-on dire ségoléniste, pour éviter tout malentendu), soit gaulliste soit mitterrandiste.
Je répète donc ici et je maintiens, comme je le précise dans la seconde note, que tout cela ne fait pas de Sarkozy un pétainiste. Lisez moi bien, notamment dans le billet “Pétainisme ?”, et pas avec des oeillères.
Quant à l’erreur qui vous choque le moins, c’est celle qui me chagrine le plus. Elle a été corrigée. Merci de votre vigilance.
Ici je suis 100% d’accord avec Goulven !