Pourquoi en rajouter ? A propos de “l’affaire” Frédéric Mitterrand

On a suivi avec inquiétude mais aussi intérêt les polémiques récentes autour du Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. On a hésité avant d’écrire ceci, hésitant à en rajouter une couche supplémentaire dans l’emballement médiatique et le déferlement des points de vue.

Mais la tribune de Bernard-Henri Lévy, dans Libération du jour, ainsi que quelques échos favorables qu’elle a visiblement  suscités, ont eu raison de ces hésitations.

On ne peut en effet rester sans réaction face à une telle montée en puissance de la mauvaise foi, qui confirme à quel point notre philosophe national maîtrise à un haut degré les ingrédients et les formes de la polémique et du débat tronqué. Interpeller Frédéric Mitterrand en revient, si on le suit, à plaider pour l’inculpation de Léon Blum, coupable « de faire l’éloge de l’adultère et de l’extrême liberté de mœurs pour les jeunes filles emprisonnées dans le carcan de leurs familles ». Sans parler, poursuit Bernard-Henri Lévy, des inévitables Malraux et Gide, coupables l’un d’avoir un peu abusé des stupéfiants, l’autre d’avoir à son actif quelques publications plus osées, nous suggère-t-on, que celles de Frédéric Mitterrand.

On retrouve la même tonalité dans plusieurs réactions typiques, qui mentionnent le risque d’autodafé de monuments littéraires, parmi ceux-là même auxquels BHL fait allusion : Genet, etc.

Et BHL d’enterrer les espoirs qu’il avait placés dans le sursaut socialiste incarné par une génération de quadragénaires (Hamon, Valls, Montebourg), accusés de connivence avec l’extrême-droite et « le parti d’un homme qui jadis à Alger partit faire du tourisme parachutiste autrement plus olé olé que celui dont Frédéric Mitterrand a fait lui-même (…) l’aveu public et désolé »…

Certes, on peut, et c’est notre cas, regretter l’impression donnée par exemple par Benoît Hamon, d’avoir confondu le registre de l’aveu douloureux et celui de l’éloge concernant le livre de Frédéric Mitterrand, qui est en effet plus l’ouvrage d’un homme malheureux et exhibant ses souffrances intimes, que celui d’un militant satisfait du tourisme sexuel et de l’exploitation de la misère.

Il n’en demeure pas moins que des questions continuent à se poser : comment ne pas faire le lien entre, d’une part, l’affaire Polanski et la défense spontanée du cinéaste par Frédéric Mitterrand, et, d’autre part, ce que nous savons depuis quelques années maintenant des pratiques sexuelles tarifées passées du Ministre de la Culture ? Comment ne pas s’étonner en outre de l’impression par là-même donnée que certains échapperaient aux normes pourtant fixées pour tous ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et dont personne ne s’est formalisé : que les réactions les plus outrées aient été le fait de quadragénaires (même proches en l’occurrence de la cinquantaine) suggère la victoire et l’intériorisation d’un nouvel ordre juridique, social et moral, où les questions de sexualité ne relèvent plus de la seule régulation ou de la seule appréciation privées, mais ont fait l’objet d’une politisation et d’une judiciarisation marquées depuis une trentaine voire une quarantaine d’années. La sacralisation de la figure de l’enfant est bien au cœur de cette évolution. Ce qui est reproché à l’adulte, et tout l’objet des évolutions juridiques est destiné à en protéger l’enfant, ce sont bien les tentations qui résident dans l’exploitation d’un rapport de domination. Ce qui fait le choc de la pédophilie, c’est la dissymétrie indépassable dans les termes mêmes d’une relation qui ne peut être compensée par l’invocation d’un quelconque consentement (d’où le déplacement d’ailleurs du débat sur le seuil de ce consentement, qui ne correspond de toute évidence pas à d’autres seuils comme celui de la majorité civile).

On a ici et là abondamment reproché aux uns et aux autres de faire l’amalgame entre homosexualité, pédophilie et tourisme sexuel. Mais pour les deux derniers, les liens sont établis, quoiqu’on en dise. Ce qui de ce point de vue rapproche la pédophilie du tourisme sexuel, quand les deux ne se confondent pas tout simplement, c’est bien l’abus d’une position de faiblesse : celle de l’enfant, celle de celui ou de celle dont on achète la participation à un « plaisir » sexuel. La question du consentement est dès lors centrale dans cette évolution, qui affecte dès lors aussi bien l’approche de la pédophilie que celle des mariages forcés, par exemple.

Elle est aussi au cœur du malaise suscité par l’argument en faveur d’une tolérance à l’égard de la prostitution sur la base du consentement. Car si l’on perçoit bien intuitivement la différence entre la call girl de luxe et la jeune roumaine esclave d’un réseau et d’un proxénète, songeons qu’aucun d’entre nous ne s’enthousiasmerait à la perspective que son enfant rêve d’une vie professionnelle de prostitution même consentie.

La question recoupe donc un clivage générationnel. Réagissant ainsi, les quadragénaires dont il est question témoignent de l’intériorisation d’une évolution qui explique précisément pourquoi il serait aujourd’hui parfaitement envisageable de poursuivre ou d’interdire des ouvrages, pourquoi la sensibilité est manifeste autour de questions qui ne posaient guère autrefois d’autres problèmes que des problèmes moraux ou littéraires. Car il ne s’agit pas ici simplement de jugements moraux dans le silence ou l’absence de la loi, mais bien éventuellement de questions de droit.

Anachronisme pour anachronisme, faut-il tout simplement rappeler à BHL que nous ne vivons plus en Grèce, que l’esclavage a été aboli, que le tourisme sexuel fait l’objet d’accords internationaux visant à sa répression, etc ? En d’autres termes que la question n’est pas de savoir si nous voulons interdire Gide, Malraux, Genet, ce qui est de toute façon une impossibilité logique, mais en quoi un Gide, un Malraux ou un Genet ne seraient peut-être plus possibles dans les mêmes termes dans nos sociétés contemporaines. On peut certes le regretter, mais on ne peut pas ne pas voir cet effet des mutations du regard et du droit organisant nos sexualités et nos désirs. Et l’on peut espérer aussi, que privée de ces moteurs, la production artistique et esthétique saura en trouver d’autres…

Or, ce que ne voit pas BHL, c’est précisément à quel point les choses ont changé depuis une trentaine ou une quarantaine d’années… Qu’il ait à ce point échappé à son époque en dit long sur l’état de coupure entre la société et une partie de ses élites. La rupture générationnelle prend dès lors aussi une signification politique.

Au-delà de l’homme lui-même, au-delà de l’antienne rabâchée de « chasse à l’homme », oublieuse de ce fait que Frédéric Mitterrand s’est exposé lui-même et ne fasse rien d’autre qu’en subir certaines conséquences, il faut donc plutôt, nous semble-t-il, saluer le fait qu’aujourd’hui des responsables politiques disent simplement que la loi votée doit être la même pour tous, que l’évolution du droit ne saurait être appréciée selon des géométries variables, que la qualité d’une œuvre cinématographique n’excuse ni ne justifie toute licence accordée au nom des Oscars remportés, que la qualité d’une œuvre littéraire, même saluée par la critique, qui ici a décidément bon dos, ne saurait excuser, ni justifier des comportements dont certains sont aujourd’hui pénalement répréhensibles… Qu’on ne peut plaider la barbarie devant les tribunaux d’Angers ou d’ailleurs et excuser certains comportements au seul motif que ceux qui les commettent ont par ailleurs bien du talent.

Prendre la loi au sérieux, cette même loi qui certes n’est pas éternelle ni immuable, mais qui traduit bien l’état des évolutions d’une société dans son ensemble : autre façon de prendre le sarkozysme au piège de ses propres contradictions, lui qui prend d’habitude le parti des victimes mais qui répugne à le faire ici au nom de la sur-protection des puissants ; lui qui entend rétablir l’ordre par la loi, mais se prend parfois aussi à la justification trop inaperçue de la transgression…, lui qui révèle une géométrie très variable de la norme, qui est la marque des pouvoirs autoritaires.

Goulven Boudic

Le 12 octobre 2009

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