Raison garder…

6 juillet 2010

Raison garder…

Décidément, les scandales politiques divers pourraient sembler nourrir l’essentiel des notes de ce blog, quelque temps interrompu pour des raisons de surcharge professionnelle… Au risque précisément d’accréditer et de renforcer l’impression que l’analyse politique aujourd’hui pourrait se limiter au commentaire des « affaires », dans l’indifférence au reste.

C’est pourtant un sentiment un peu décalé que l’on aimerait pouvoir formuler et faire partager ce jour, au risque de refroidir certaines ardeurs et certains enthousiasmes.

Raison garder. Car nous assistons peut-être à l’un de ces emballements médiatiques auxquels l’actualité de ces dernières années nous a habitués, sans que nous n’en tirions pourtant les leçons et les conséquences.

Les nouvelles conditions de création et de circulation de l’information, via l’internet, les blogs, les sites d’information rapide, la course au scoop et l’incapacité qui en résulte du respect des obligations de vérification et de recoupement ne font finalement qu’aggraver l’impression ressentie depuis quelques années, à épisodes réguliers, d’une sorte d’emballement de la machine médiatique, plutôt que politique d’ailleurs.

Qu’avons-nous appris de l’affaire Baudis ? Rien, de toute évidence, malgré les beaux serments autocritiques formulés à l’époque.

Qu’Edwy Plenel soit, indirectement, largement à l’origine de ces révélations autour de l’affaire Bettencourt ne doit pas non plus faire oublier, même si nous avons les uns et les autres la mémoire courte, ce que furent les pseudo-révélations publiés dans Le Monde sur un prétendu financement occulte du PS via Panama, au début des années quatre-vingt dix, dans un contexte où seul le nom du parti désigné à la vindicte était différent.

C’est pourquoi nous souhaiterions que chacun porte un regard prudent sur les informations les plus récentes. Et s’interroge aussi en passant sur le rôle de journalistes qui ont une fâcheuse propension à se contenter en l’occurrence de donner un large écho à des PV d’interrogatoires de police.

N’en demeure pas moins, au-delà de ces informations non vérifiées, et probablement largement non-vérifiables, certaines interrogations et certaines questions qui doivent être d’autant plus sérieusement et calmement posées que l’on se situe désormais sur le fil du rasoir.

Ces questions sont relatives à une époque qui pratique la consanguinité entre le pouvoir politique et le pouvoir de l’argent. Que l’on ait pu tolérer qu’un trésorier de parti politique soit par ailleurs ministre des finances paraît incongru. Les socialistes, aujourd’hui mis en cause par l’UMP, n’ont finalement levé le lièvre que tardivement, en décembre dernier. La critique semblait d’ailleurs alors inaudible, et elle fut de fait abandonnée.

Ce sont toutefois l’absence de réponse satisfaisante du pouvoir, la stratégie de mépris opposé par Eric Woerth aux premières questions qui lui étaient posées en décembre 2009, et plus largement la série confondante des confusions en tous genres et des conflits d’intérêt dénoncés avec vigueur et sans fausse pudeur par François Bayrou (Abus de pouvoir) et encore avant lui, plus prémonitoire encore, par François Léotard (Ca va mal finir) qui sont à l’origine de ces affaires dont on peut craindre la multiplication future.

Les demi-mensonges d’Eric Woerth à propos de sa relation avec le gestionnaire de la fortune de Mme Bettencourt, les approximations successives à propos des contrôles fiscaux, le refus d’admettre la réalité du conflit d’intérêt soulevé par l’embauche de son épouse au service des intérêts financiers de la première fortune de France, l’aveu par Mme Bettencourt elle-même de la réalité de la fraude et de l’évasion fiscale suisse : tous ces éléments ont logiquement préparé l’opinion à la suspicion et ont favorisé jusqu’à l’accueil bienveillant d’informations plus problématiques, pour ne pas dire plus douteuses. Une opinion d’autant plus énervée que la révélation du montant du chèque de 30 millions d’euros restitués au titre du bouclier fiscal avait confirmé que la politique menée depuis 2007 n’était peut-être pas sans lien avec les réseaux de l’UMP, de son ancien président et de son trésorier.

L’agitation actuelle révèle bien en fait l’une des limites du pouvoir et de la stratégie sarkozyste, comme s’il était arrivé prématurément en fin de course. Les résultats des élections régionales, la litanie des courbes d’opinion de plus en plus négatives pour l’exécutif traduisent bien le changement de climat et la fragilité désormais acquise d’un leader accrédité jusqu’alors d’une forme de génie et d’une maîtrise du calendrier. Il est arrivé, par exemple, la même chose au gouvernement de Tony Blair, dont les derniers mois furent marqués par la succession de scandales divers. Le gouvernement de Silvio Berlusconi n’est pas épargné lui non plus. Le story-telling, la prééminence de la communication sur la réalité, la domination des spin-doctors en tous genres : tout cela montre ses limites, et c’est tant mieux. La politique peut sortir gagnante au final de ces quelques semaines agitées que nous venons de vivre.

Mais l’actuel Président, qui a encore récemment préféré tenter de s’occuper du fiasco de l’équipe de France plutôt que d’honorer un rendez-vous prévu de longue date avec des ONG semble bien mal placé pour en appeler aujourd’hui à un retour au centre des dossiers essentiels qui devraient au coeur du débat politique.

Du côté de l’opposition, la prudence s’impose donc. Il lui faudra dans les jours qui viennent impérativement mesurer chaque mot, peser chacune de ses expressions publiques, chacune de ses réactions. L’exigence de la transparence nous paraît constituer le bon angle d’attaque, qui permet d’éviter ou en tout cas de limiter la surenchère, même si l’on comprend par ailleurs la tentation d’aller plus loin, au vu des refus successifs opposés par le pouvoir, qui rappellent furieusement les stratégies déjà utilisées au moment de l’affaire des sondeurs de l’Elysée.

Cette prudence s’impose d’autant plus que la gauche n’est pas exempte, dans son histoire, de quelques excès et de quelques scandales – dont le seul rappel ne peut toutefois suffire à justifier ou excuser la dégradation actuelle de l’esprit public. Si l’on mesure mieux a posteriori ce que pouvait avoir de proprement exceptionnelle l’austérité rigoureuse d’un Lionel Jospin, on n’oubliera pas la proximité, désormais problématique, de certain(e)s, à gauche, avec les milieux des affaires.

Un seul exemple en guise de conclusion de cette rigueur nouvelle à laquelle nous appelons : il ne suffit pas à nos yeux qu’un journal soit racheté par un patron « de gauche » pour qu’en l’occurrence la liberté de la presse soit miraculeusement préservée. Qu’un « jeune » et très certainement talentueux banquier, après avoir racheté, « sur ses fonds propres », Les Inrocks, ait pu inspirer un tour de table pour racheter Le Monde, qu’un ancien bras droit de Christian Blanc puis de Pierre Lescure, grand distributeur de stocks options devant l’éternel, dirige aujourd’hui la rédaction du Nouvel Observateur, sans que cela inquiète le moins du monde (parce qu’ils se proclament « de gauche » et aiment le rock’n roll ?) nous semble attester les progrès à accomplir dans une réflexion et dans un renouvellement des pratiques qui s’inspireraient des exigences de séparation des sphères posées par Michaël Walzer dans un livre qu’il est urgent de lire ou de relire (Sphères de Justice).

Goulven Boudic

Le 6 juillet 2010


Pétainisme ?

16 novembre 2009

La publication de la précédente note (« Un discours gaulliste ? ») ayant provoqué plusieurs réactions, on a cru opportun de revenir plus longuement sur le débat ouvert, pour éclairer un point de vue formulé, comme nous en avions prévenu nos lecteurs, « dans la hâte ».

Plusieurs d’entre ces lecteurs nous ont fait part de leur scepticisme, pour ne pas dire de leur désaccord avec la lecture proposée, dont ils ont regretté qu’elles fassent un lien trop rapide entre les propos tenus par le Président de la République la semaine passée sur la question de l’identité nationale, et ceux tenus par Philippe Pétain notamment dans l’une de ses interventions les plus célèbres en tant que Chef de la Révolution nationale[1].

Nous n’avions pourtant pas pour notre part l’intention, en faisant ce rapprochement, d’en conclure à une sorte d’identité entre pétainisme et sarkozysme, à l’instar de ce qu’a pu faire Alain Badiou dans un petit opuscule par ailleurs fort stimulant[2]. On sait trop bien la tentation d’une certaine gauche, notamment, à construire un fascisme imaginaire ou un pétainisme fantasmé, dont le défaut est double : ignorer tant les évolutions de « l’adversaire » et ses positions réelles que l’ancrage contextuel et historique des fascismes, se construire à peu de frais une position morale inattaquable, au prix d’un anti-fascisme tronqué.

Mais force est toutefois de constater que la question se pose, tout simplement parce qu’elle est posée par les observateurs du champ politique. Dans l’émission évoquée, ce sont ainsi deux « politologues »[3] qui ont mis sur le tapis les deux questions abordées de la filiation gaulliste et de la filiation pétainiste, au prix d’une contradiction qu’ils n’ont visiblement pas vue (ou qu’ils ont trop bien vue, si l’on veut)… en insistant d’abord sur la légitimité de Nicolas Sarkozyste en « héritier gaulliste » d’un côté (lieu du discours, avalanche des références historiques, volonté de réconcilier les deux matrices historiques (monarchique et républicaine-révolutionnaire) de notre roman national, et, de l’autre, en mettant l’accent sur sa capacité à incarner une droite décomplexée et sûre d’elle-même au point de se montrer capable de reprendre à son compte la trilogie pétainiste « Travail, famille, patrie ». Le parallèle ou le rapprochement Pétain-Sarkozy n’est donc pas ici de notre fait…

Et nous souhaitions seulement attirer l’attention sur ce que cette volonté de dépassement de l’affrontement ou du clivage avait de contradictoire, sauf à la réarticuler plus ou moins consciemment à l’idée d’un partage des rôles, dont on sait l’impact historique, en même temps que la fragilité – la fameuse thèse de l’épée et du bouclier.

Plus qu’une éventuelle filiation directe qui conduirait de Pétain à Sarkozy, nous voulions mettre l’accent sur cet acharnement problématique à se revendiquer plus ou moins ouvertement de ces deux filiations contradictoires, dont on peut quand même penser que leur opposition est l’un des clivages structurants de l’histoire récente des droites en France.

De peu de poids nous paraît être ici, soit dit en passant, l’argument « relativiste » selon lequel ces valeurs désignées dans le triptyque « Travail, famille, patrie », seraient globalement des valeurs partagées par les Français, et même, dans le passé, par d’autres présidents de la République. Ce qui choque ou fait problème, c’est la volonté consciente de les remettre en avant de manière construite et assumée, et cela, Nicolas Sarkozy n’hésite pas à le faire.

On peut éventuellement aller plus loin dans l’accusation. Car, rappelleront certains, il n’est pas simplement ici question de discours, de rhétorique et de paroles prononcées en l’air, mais bien aussi parfois de politiques publiques, de décisions concrètes engageant le destin de personnes de chair et d’os. Dans le cas de l’immigration, par exemple, on peut s’inquiéter d’un lien éventuel entre les blagues racistes du Ministre de l’Intérieur et le contenu de sa politique. Et il n’est pas sans signification, diront d’autres, qu’Eric Besson se soit engouffré dans le débat sur l’identité nationale, quelques jours à peine après avoir procédé à l’éradication de la jungle de Calais et à l’expulsion de réfugiés afghans. Le pouvoir ne montre pas seulement qu’il parle, il agit en conséquence… Certes, mais répliqueront les plus sceptiques, ni les situations, ni les contextes, ni les politiques ne sont comparables. La question de la qualification des arrestations de sans-papiers est ici au cœur du débat : faut-il ou non utiliser le terme de “rafles,” qui renvoie au traitement de la question juive par Vichy, et établirait comme une équivalence entre des « formes légales » d’expulsion d’étrangers en situation irrégulière, bénéficiant de protections juridiques sans commune mesure avec la situation des Juifs déportés, ce qui en outre contribuerait à banaliser dangereusement la singularité du génocide ? On notera en passant que les mêmes qui dénoncent le risque, bien présent ici dans le cas de la référence à la « rafle », d’un usage politique de certains mots, et qui s’y montrent particulièrement attentifs, ne se mobilisent pas toujours avec la même intensité pour déplorer l’instrumentalisation par le pouvoir actuel de la devise même du régime qui y procéda. Mais, sans développer ici outre-mesure, admettons aussi qu’il peut exister une opposition à la politique actuelle, par exemple en matière d’immigration, qui ne se contenterait pas de reporter sur la situation actuelle des références obsédantes au passé, et ne se laisserait pas dès lors enfermer dans ce manichéisme. Si l’on veut, on suggèrera rapidement ici qu’il existe une position « méta- » qui mettrait d’un côté l’accent sur les valeurs d’humanité et de dignité de la personne, et se revendiquerait d’un autre côté aussi d’une forme de réalisme pratique (car en la matière, il est douteux que les politiques actuelles qui visent à la construction de murs et aboutissent à déléguer à certains pays-frontières la sous-traitance de cette police de l’immigration qui masque et interdit de voir les véritables fondements des mouvements migratoires, soient du côté du réalisme…)[4]. Nul besoin nous semble-t-il de mobiliser outre-mesure la référence à Vichy dans ces débats, même si l’on ne pourra pas empêcher certains acteurs par exemple, de ressentir au plus profond d’eux-mêmes un sentiment de tristesse voire d’horreur face à ce qu’ils perçoivent comme une forme de retour en arrière.

C’est en revanche l’usage assumé par Nicolas Sarkozy de la référence à des valeurs mises en avant par Vichy qui pose problème. Si nous faisons l’hypothèse que Nicolas Sarkozy n’est pourtant pas « pétainiste », si nous accordons du crédit à l’idée que les discours du Président ne sont pas écrits par des incultes, si nous faisons enfin la part des choses et si nous refusons d’entrer dans le jeu des analogies historiques entre les années trente et notre propre présent, la question n’en demeure pas moins : pourquoi cet acharnement ? Pourquoi l’actuel Président de la République enfonce-t-il le clou ? C’est à cette question qu’il faut tenter de répondre.

Une première série d’arguments renvoie au contexte électoral. Plusieurs enquêtes d’opinion récente, nous dit-on, ont révélé la fragilité de la reconquête de l’électorat frontiste par Nicolas Sarkozy. Il est ainsi suggéré que ces allusions visent à travers l’usage d’un vocabulaire dont chacun connaît le code, la neutralisation d’une extrême-droite toujours menaçante. Dans ce cadre, la mobilisation de ces valeurs accompagnerait l’instrumentalisation des questions qui sont au cœur des motivations du vote frontiste : l’insécurité, l’immigration, la déploration sur la perte des repères et la disparition de l’autorité… Soit, on ne peut ignorer cet élément important, qui semble par ailleurs validé sur le plan électoral par les résultats de l’élection européenne, où les mêmes ingrédients avaient déjà été utilisés et avaient semble-t-il fonctionné au profit de l’UMP. Nicolas Sarkozy semble s’être par là-même résigné à ne pas représenter plus que le tiers des électeurs, dans un contexte de démobilisation massive de ces derniers, ce qui lui assure malgré tout l’apparence de victoires électorales en trompe l’œil (et contribue à expliquer aussi le recours inédit au scrutin uninominal à un seul tour…).

Une deuxième série d’arguments vise à suggérer cette fois que l’utilisation assumée et la mise en avant de ces termes marqués par le poids de l’histoire auraient pour objectif de provoquer la gauche, comme si Nicolas Sarkozy se faisait un plaisir à agiter un chiffon rouge devant une gauche toujours marquée par l’idéologie de l’anti-fascisme. Ce serait un complément logique de la première série d’arguments, puisque l’identité et la mobilisation de son propre camp bénéficieraient du clivage ainsi entretenu. Nul doute par ailleurs qu’en agissant ainsi, Nicolas Sarkozy entend tirer profit des difficultés idéologiques de la gauche, empêtrée parfois entre son sur-moi « anti-fasciste » et sa volonté de reconquête des couches populaires, qui passerait par une révision à la baisse de son inspiration « libertaire ».

On peut penser pourtant que sur ce second point, Sarkozy n’a que partiellement réussi. Peu de socialistes semblent cette fois être tombés dans le piège tendu. La ficelle électoraliste est trop évidente pour justifier la mobilisation de l’argumentaire de l’ « anti-fascisme » routinier et traditionnel. On perçoit pourtant bien les difficultés de l’opposition, comme le suggèrent les débats sur la participation même à la discussion sur l’identité nationale.

Reste une dernière série d’explications, qui certes relève plus de la psychologie que de l’explication proprement politique, mais qui nous paraît devoir être explorée. Il nous semble en effet que la levée des tabous à laquelle se livre Nicolas Sarkozy ne répond pas seulement à des objectifs platement et purement électoralistes, mais qu’elle entend aussi délivrer un message précisément relatif à cette question du « tabou ». En reprenant à son compte des valeurs haut portées par la Révolution nationale, le Président entend justement se construire comme celui qui franchit les limites, comme celui qui brise les digues patiemment construites par ce que d’autres appelleront une forme de « politiquement correct ». Il y a bien derrière cela comme l’idée d’une provocation enfantine, comme une impression de défi adressé à bon nombre d’élites françaises pour lesquelles « Travail, famille, patrie » possède encore un sens – et un sens dépréciatif, cela va ici de soi. Une forme de pied de nez, en l’espèce, qui renvoie au délicat rapport de Nicolas Sarkozy à la norme (ici, une sorte de norme morale qui interdisait, par disqualification anticipée, toute référence directe au régime de Vichy).

« Pourquoi la question de l’identité nationale génère-t-elle un malaise chez certains intellectuels, sociologues ou historiens ? », fait ainsi mine de s’interroger benoîtement Eric Besson, dans le long questionnaire sensé accompagner le débat sur l’identité nationale.  Prolongeant, en lui donnant forme, la provocation de Nicolas Sarkozy, le ministre, qui sait pertinemment pourquoi cette notion fait problème, suggère que l’on n’est pas ici simplement en présence d’un débat « avec les Français » mais surtout d’un débat « contre les intellectuels ».

Car ce qui est en jeu dans cette posture, c’est donc un peu plus que des questions politiques. C’est bien aussi la contribution critique à l’écriture du récit national, qui puise essentiellement dans le travail et la recherche des universitaires ou des « intellectuels », qui est en jeu.

Et derrière la volonté de détruire par quelques mots répétés le consensus qui s’était délicatement construit, depuis les polémiques du début des années soixante-dix, autour de l’interprétation de Vichy, on lira la volonté enfantine, là encore, de se construire comme tout-puissant, cette toute puissance de l’enfant qui détruit en souriant franchement le jouet de son camarade.

Mais, on pourra aussi lire, dans cette capacité à s’affranchir des règles que l’on croyait communes (et que l’on enseigne d’ailleurs dans les programmes d’histoire), l’une des marques des nouvelles formes de domination, comme le suggère Luc Boltanski dans son dernier ouvrage : « Pour contourner ou transgresser les règles sans avoir le sentiment de les trahir, il faut considérer, au moins implicitement, que l’on incarne dans sa personne même, l’esprit de la règle. Appartenir à la classe dominante, c’est d’abord être convaincu que l’on peut transgresser la lettre de la règle, sans en trahir l’esprit. Mais ce genre de croyance ne vient à l’idée que de ceux qui pensent pouvoir incarner la règle, pour la bonne raison qu’ils la font ».

Nicolas Sarkozy, lecteur de Luc Boltanski ?[5]


[1] Pour le discours de Nicolas Sarkozy, voir le site de l’Elysée. Le discours de Pétain auquel nous faisons référence est celui prononcé le 11 octobre 1940. On en trouvera un long extrait, par exemple, dans Marc-Olivier Baruch, Le régime de Vichy, La Découverte, pp. 27-28.

[2] Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ? Circonstances 4, Lignes, 2007, notamment le chapitre 6 : « Le pétainisme comme transcendantal de la France.

[3] Pascal Perrineau et Dominique Reynié, dans l’émission d’Yves Calvi du vendredi 13 novembre, France 5.

[4] Sur ce point, on se contentera de renvoyer à notre communication sur les forces et faiblesses du militantisme en faveur des parents « sans-papiers » d’enfants scolarisés en France, colloque sur le Cosmopolitisme, Nantes, 4-5 avril 2008, à paraître.

[5] Il va de soi qu’il ne faut pas prendre cette « chute » au premier degré… Le lecteur se reportera directement à l’ouvrage de La Critique, Précis de sociologie de l’émancipation, Luc Boltanski, Gallimard, 2009, chapitres 5 et 6 notamment.


Un discours gaulliste ?

14 novembre 2009

Incité par la lecture surprenante qu’en faisaient deux politologues dans l’émission d’Yves Calvi, on vient de lire et d’écouter le dernier discours de Nicolas Sarkozy sur l’identité nationale, afin d’y trouver la confirmation éventuelle de premières intuitions très différentes suscitées par la publication de quelques extraits.

C’est, ont répété en boucle Pascal Perrineau et Dominique Reynié, une intervention dans le droit fil du gaullisme, d’un « nationalisme ouvert », relativement classique à droite, dans un débat qui marquerait « l’avance de Nicolas Sarkozy dans l’approche des valeurs », qui lui offrirait si l’on en croit nos deux experts un boulevard pour 2012, puisque, dans les grandes démocraties occidentales aujourd’hui, ce sont les valeurs qui dessinent la victoire (sorte de gramscisme du pauvre…).

Ce n’est guère ainsi qu’on voit les choses. Il y a certes de la part du Président de la République quelques précautions qui ont été prises, comme par exemple, le fait de prononcer ce discours dans un haut lieu de la Résistance. Mais là encore, au prix de quelles confusions et de quelles relectures.

Car le discours n’est ni plus ni moins que l’un des discours les plus à droite qu’aucun Président de la République n’a eu l’occasion de prononcer depuis 1945.

Et, autant qu’un discours gaulliste, c’est surtout un galimatias et un salmigondis à la Guaino, qui, au nom d’une posture apparemment gaulliste et de quelques habillages résistancialistes, n’en procède pas moins à une tentative rarement assumée à ce point de réhabilitation de la posture et des valeurs qui furent au fondement même du régime de Vichy1. En ce sens, il n’est pas seulement un discours adressé à la Nation ou une provocation adressée à la gauche. Il doit être analysé surtout comme un indicateur de ce qu’est la droite aujourd’hui. Fonctionnant comme un encouragement à se libérer de certains tabous, il rompt en un sens avec le gaullisme comme avec la tradition de la Résistance que l’on vient une fois de plus détourner (sans même parler ici du sort fait à l’esprit des réformes gaullistes inspirées du programme du CNR).

Comment peut-on, à la lecture même de nombreux passages, y voir une filiation du gaullisme, alors qu’il ne s’agit rien d’autre que d’une tentative impossible et malhonnête de jouer sur les deux tableaux, sur les deux filiations contradictoires et inconciliables du gaullisme et du pétainisme ?

Un seul exemple : celui de la remise au goût du jour de la valeur travail. Comment ne pas faire le lien ici entre l’éloge du travail par Vichy, et la dénonciation concomitante, dans les discours comme dans l’acte d’accusation du procès de Riom, de la réduction du temps de travail par le gouvernement de Front populaire, et le passage consacré par Nicolas Sarkozy des 35h et de leur effet sur la motivation des « troupes ». C’est toujours la même antienne, celle de la déploration de la perte des repères, de la perte du sens de l’effort, la suspicion sur les profiteurs du système…2

La question se pose de la position de l’opposition sur ce débat. On la sent de fait un peu gênée aux entournures. Pourtant, le discours de Nicolas Sarkozy lui offre une planche de salut, ou plutôt deux.

Slogan pour slogan, on lui suggèrera d’abord simplement, puisque Nicolas Sarkozy a indiqué sa préférence pour le travail, la famille, l’autorité, etc, de proclamer haut et fort que pour elle, le triptyque essentiel demeure « Liberté, Egalité, Fraternité », triptyque qui a au moins l’avantage de lui épargner un effort de popularisation trop coûteux, et auquel elle pourra dès lors même adjoindre la notion de laïcité.

On notera ensuite que Nicolas Sarkozy a cru possible de mêler dans le même discours, l’invocation des hauts lieux, faits et hommes de l’Histoire et du roman national et les mesures clés de la première phase de son quinquennat. Aborder dans le même discours la place du mont Saint-Michel dans l’imaginaire national et la nécessité de la suppression des droits de successions, c’est s’exposer à un risque politique évident : que l’échec et la faiblesse des résultats des politiques menées, que la progression des inégalités et du chômage, que le jugement porté sur la « petite politique » n’en vienne à contaminer le débat sur cette simili-« haute politique ». Pour un peu, à supposer que l’on pense que l’action gouvernementale passée et à venir mène droit dans le mur, on peut aussi espérer que l’on sera donc rapidement débarrassé des formes nauséabondes de ce débat, qui se révèlera comme un débat purement rhétorique, sans prise aucune avec la réalité.

Le terrain sera alors éclairci pour le débat sur le projet politique, seule véritable réponse à la question malhonnêtement posée et instrumentalisée par le pouvoir…

Note rédigée dans la hâte le 13 novembre 2009.

Discours de N. Sarkozy :  http://www.elysee.fr/documents/index.php?mode=cview&cat_id=7&press_id=3094&lang=fr

1Un peu comme le discours bien connu de Dakar, qui mêle à la fois l’approche la plus hégelienne qui soit concernant l’homme africain, et une dénonciation des méfaits du colonialisme, sans voir à quel point ces deux positions sont antinomiques et proprement inconciliables.

2 On s’étonnera au passage que deux politologues se prêtent à ce jeu en déclarant, pour l’un d ‘entre eux, suscitant l’acquiescement de l’autre : « Il faut sortir de ces affaires et ne pas faire une fixation morbide sur la France de Pétain ».


Pourquoi en rajouter ? A propos de “l’affaire” Frédéric Mitterrand

12 octobre 2009

On a suivi avec inquiétude mais aussi intérêt les polémiques récentes autour du Ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. On a hésité avant d’écrire ceci, hésitant à en rajouter une couche supplémentaire dans l’emballement médiatique et le déferlement des points de vue.

Mais la tribune de Bernard-Henri Lévy, dans Libération du jour, ainsi que quelques échos favorables qu’elle a visiblement  suscités, ont eu raison de ces hésitations.

On ne peut en effet rester sans réaction face à une telle montée en puissance de la mauvaise foi, qui confirme à quel point notre philosophe national maîtrise à un haut degré les ingrédients et les formes de la polémique et du débat tronqué. Interpeller Frédéric Mitterrand en revient, si on le suit, à plaider pour l’inculpation de Léon Blum, coupable « de faire l’éloge de l’adultère et de l’extrême liberté de mœurs pour les jeunes filles emprisonnées dans le carcan de leurs familles ». Sans parler, poursuit Bernard-Henri Lévy, des inévitables Malraux et Gide, coupables l’un d’avoir un peu abusé des stupéfiants, l’autre d’avoir à son actif quelques publications plus osées, nous suggère-t-on, que celles de Frédéric Mitterrand.

On retrouve la même tonalité dans plusieurs réactions typiques, qui mentionnent le risque d’autodafé de monuments littéraires, parmi ceux-là même auxquels BHL fait allusion : Genet, etc.

Et BHL d’enterrer les espoirs qu’il avait placés dans le sursaut socialiste incarné par une génération de quadragénaires (Hamon, Valls, Montebourg), accusés de connivence avec l’extrême-droite et « le parti d’un homme qui jadis à Alger partit faire du tourisme parachutiste autrement plus olé olé que celui dont Frédéric Mitterrand a fait lui-même (…) l’aveu public et désolé »…

Certes, on peut, et c’est notre cas, regretter l’impression donnée par exemple par Benoît Hamon, d’avoir confondu le registre de l’aveu douloureux et celui de l’éloge concernant le livre de Frédéric Mitterrand, qui est en effet plus l’ouvrage d’un homme malheureux et exhibant ses souffrances intimes, que celui d’un militant satisfait du tourisme sexuel et de l’exploitation de la misère.

Il n’en demeure pas moins que des questions continuent à se poser : comment ne pas faire le lien entre, d’une part, l’affaire Polanski et la défense spontanée du cinéaste par Frédéric Mitterrand, et, d’autre part, ce que nous savons depuis quelques années maintenant des pratiques sexuelles tarifées passées du Ministre de la Culture ? Comment ne pas s’étonner en outre de l’impression par là-même donnée que certains échapperaient aux normes pourtant fixées pour tous ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, et dont personne ne s’est formalisé : que les réactions les plus outrées aient été le fait de quadragénaires (même proches en l’occurrence de la cinquantaine) suggère la victoire et l’intériorisation d’un nouvel ordre juridique, social et moral, où les questions de sexualité ne relèvent plus de la seule régulation ou de la seule appréciation privées, mais ont fait l’objet d’une politisation et d’une judiciarisation marquées depuis une trentaine voire une quarantaine d’années. La sacralisation de la figure de l’enfant est bien au cœur de cette évolution. Ce qui est reproché à l’adulte, et tout l’objet des évolutions juridiques est destiné à en protéger l’enfant, ce sont bien les tentations qui résident dans l’exploitation d’un rapport de domination. Ce qui fait le choc de la pédophilie, c’est la dissymétrie indépassable dans les termes mêmes d’une relation qui ne peut être compensée par l’invocation d’un quelconque consentement (d’où le déplacement d’ailleurs du débat sur le seuil de ce consentement, qui ne correspond de toute évidence pas à d’autres seuils comme celui de la majorité civile).

On a ici et là abondamment reproché aux uns et aux autres de faire l’amalgame entre homosexualité, pédophilie et tourisme sexuel. Mais pour les deux derniers, les liens sont établis, quoiqu’on en dise. Ce qui de ce point de vue rapproche la pédophilie du tourisme sexuel, quand les deux ne se confondent pas tout simplement, c’est bien l’abus d’une position de faiblesse : celle de l’enfant, celle de celui ou de celle dont on achète la participation à un « plaisir » sexuel. La question du consentement est dès lors centrale dans cette évolution, qui affecte dès lors aussi bien l’approche de la pédophilie que celle des mariages forcés, par exemple.

Elle est aussi au cœur du malaise suscité par l’argument en faveur d’une tolérance à l’égard de la prostitution sur la base du consentement. Car si l’on perçoit bien intuitivement la différence entre la call girl de luxe et la jeune roumaine esclave d’un réseau et d’un proxénète, songeons qu’aucun d’entre nous ne s’enthousiasmerait à la perspective que son enfant rêve d’une vie professionnelle de prostitution même consentie.

La question recoupe donc un clivage générationnel. Réagissant ainsi, les quadragénaires dont il est question témoignent de l’intériorisation d’une évolution qui explique précisément pourquoi il serait aujourd’hui parfaitement envisageable de poursuivre ou d’interdire des ouvrages, pourquoi la sensibilité est manifeste autour de questions qui ne posaient guère autrefois d’autres problèmes que des problèmes moraux ou littéraires. Car il ne s’agit pas ici simplement de jugements moraux dans le silence ou l’absence de la loi, mais bien éventuellement de questions de droit.

Anachronisme pour anachronisme, faut-il tout simplement rappeler à BHL que nous ne vivons plus en Grèce, que l’esclavage a été aboli, que le tourisme sexuel fait l’objet d’accords internationaux visant à sa répression, etc ? En d’autres termes que la question n’est pas de savoir si nous voulons interdire Gide, Malraux, Genet, ce qui est de toute façon une impossibilité logique, mais en quoi un Gide, un Malraux ou un Genet ne seraient peut-être plus possibles dans les mêmes termes dans nos sociétés contemporaines. On peut certes le regretter, mais on ne peut pas ne pas voir cet effet des mutations du regard et du droit organisant nos sexualités et nos désirs. Et l’on peut espérer aussi, que privée de ces moteurs, la production artistique et esthétique saura en trouver d’autres…

Or, ce que ne voit pas BHL, c’est précisément à quel point les choses ont changé depuis une trentaine ou une quarantaine d’années… Qu’il ait à ce point échappé à son époque en dit long sur l’état de coupure entre la société et une partie de ses élites. La rupture générationnelle prend dès lors aussi une signification politique.

Au-delà de l’homme lui-même, au-delà de l’antienne rabâchée de « chasse à l’homme », oublieuse de ce fait que Frédéric Mitterrand s’est exposé lui-même et ne fasse rien d’autre qu’en subir certaines conséquences, il faut donc plutôt, nous semble-t-il, saluer le fait qu’aujourd’hui des responsables politiques disent simplement que la loi votée doit être la même pour tous, que l’évolution du droit ne saurait être appréciée selon des géométries variables, que la qualité d’une œuvre cinématographique n’excuse ni ne justifie toute licence accordée au nom des Oscars remportés, que la qualité d’une œuvre littéraire, même saluée par la critique, qui ici a décidément bon dos, ne saurait excuser, ni justifier des comportements dont certains sont aujourd’hui pénalement répréhensibles… Qu’on ne peut plaider la barbarie devant les tribunaux d’Angers ou d’ailleurs et excuser certains comportements au seul motif que ceux qui les commettent ont par ailleurs bien du talent.

Prendre la loi au sérieux, cette même loi qui certes n’est pas éternelle ni immuable, mais qui traduit bien l’état des évolutions d’une société dans son ensemble : autre façon de prendre le sarkozysme au piège de ses propres contradictions, lui qui prend d’habitude le parti des victimes mais qui répugne à le faire ici au nom de la sur-protection des puissants ; lui qui entend rétablir l’ordre par la loi, mais se prend parfois aussi à la justification trop inaperçue de la transgression…, lui qui révèle une géométrie très variable de la norme, qui est la marque des pouvoirs autoritaires.

Goulven Boudic

Le 12 octobre 2009


Où va-nous ?

12 juillet 2009

Où va-nous ?

Chroniques du molletisme ambiant (1)

 

Le mardi 7 juillet, le Conseil d’administration de l’Université de Nantes a donc voté à une nette majorité le passage aux « compétences élargies », régime le plus « avancé » prévu par la LRU votée durant l’été 2007.

Au 1er janvier prochain, l’Université de Nantes figurera donc parmi les bonnes élèves, ie parmi celles de ces universités qui auront décidé de jouer pleinement le jeu d’une autonomie concurrentielle.

Cette décision supposerait en elle-même de nombreux commentaires. Ainsi, on peut s’étonner par exemple qu’un vote présenté comme si important n’ait fait l’objet d’aucune réelle délibération, d’aucun réel débat parmi les personnels, d’une information parcimonieuse et tardivement délivrée. On peut s’étonner que les informations circulant aujourd’hui, faute d’un débat transparent, laissent entendre que l’Université n’est en fait pas prête et que les couacs seront légion au 1er janvier.

Mais l’un des points les plus intéressants soulevés par ce vote est de toute évidence l’attitude des élus représentants les collectivités locales (Nantes métropole, Région pays de la Loire) qui ont donc apporté leur voix à cette initiative du président Lecointe.

On s’étonnera ici rapidement de la cohérence de ce vote, indicateur parmi d’autres, qui seront ici désormais chroniqués, de la déshérence intellectuelle, politique et stratégique du Parti socialiste. Comment qualifier autrement que de molletiste, en souvenir du regretté Guy Mollet, cette situation où, d’un côté, on nomme Bertrand Monthubert, ancien animateur de Sauvons la Recherche et de Sauvons l’Université au secrétariat national à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, et, à ce titre, relais de la protestation contre la LRU et contre les réformes récentes qui ont provoqué l’un des mouvements universitaires les plus longs de l’histoire récente ; tandis que, de l’autre côté, sur le terrain local, on se complaît à encourager « son » Université à appliquer le plus précocement la dite loi dans toute son ampleur.

Mais pensons-nous, le problème n’est pas seulement celui du molletisme, c’est-à-dire celui de la contradiction entre deux pratiques (nationale et locale) ou entre un discours et une pratique. Il est bien dans le discours lui-même qui préside désormais aux décisions locales, dont certains aimeraient nous faire croire qu’elles sont le socle d’un socialisme renouvelé, puisque c’est dans l’expérience locale que se trouveraient les raisons d’espérer dans un sursaut ou une refondation, puisque c’est là, dans le contact direct et la proximité que se trouveraient les sources d’un authentique socialisme débarrassé des querelles d’egos et des combats éléphantesques. Il y a plutôt nous semble-t-il à s’inquiéter qu’à se réjouir. Car le discours local qui a présidé à cette décision et à ce vote n’est ni plus ni moins que le discours qui a présidé aux réformes nationales. Il est essentiel que l’Université de Nantes ne soit pas en retard sur les autres. Il faut rester dans la course. Il faut aller de l’avant. Vers où ? Vers quoi ? Vers quelle ligne d’arrivée supposée ? Pour quels bienfaits ? Mystère. On se doute bien que du côté des collectivités locales, la perspective d’une plus grande maîtrise sur l’Université n’est pas pour rien dans ce vote. Mais le débat n’aura même pas porté sur ce point , comme si les représentants des collectivités savaient que l’idée d’une régionalisation n’est pas encore mûre, et qu’il fallait donc être discret sur ce point. Dommage, car cela aurait au moins permis que l’on pose quelques questions : avec quels moyens, et à quel hauteur les régions sont-elles prêtes à s’engager ? Sur la base de quelles ressources ? Avec quelle pérennité ? Pour quel projet ?

En pratique, et ce vote l’atteste, les socialistes sont dans une impasse. Il nous semble voir dans cette micro-décision l’une des illustrations d’un phénomène plus général qui menace à terme les socialistes, non plus seulement au niveau national (cela, cela fait quelque temps déjà), mais aussi à terme au niveau local : l’acceptation sans réflexion aucune du nouveau mode de gouvernementalité initiée par les gouvernements de droite depuis le début des années 2000 et que notre collègue Renaud Epstein a si clairement défini sous l’expression de « gouvernement à distance ». Les gouvernements socialistes locaux, reprenant in fine à leur compte les arguments ministériels, endossant le discours de la compétition et de la concurrence généralisée entre les territoires, via la question universitaire, sont en train tout simplement de creuser leur propre tombe.

Je ne suis pas sûr qu’il faille voir dans le fait que les Verts soient passés aux élections européennes devant les socialistes dans de nombreuses métropoles de l’Ouest une confirmation de ce pressentiment, mais on aurait quand même pu penser qu’ils y verraient, eux, un motif légitime d’interrogation voire d’inquiétude. Et que, éventuellement, ils en tireraient des conséquences, par exemple, en faisant le choix de l’abstention, voire de l’opposition, ou en exigeant tout simplement que le débat soit largement mené au sein même de l’Université avant toute décision hâtive (ce qui leur aurait permis de noter à quel point cette décision est rejetée par la majorité des personnels de l’Université). Mais non. Il faudra quand même qu’ils se rendent compte qu’en tenant des argumentaires si proches des argumentaires ministériels, en se faisant les relais sinon les complices de ces politiques qui ont pourtant suscité il y a à peine quelques semaines un mécontentement général et durable, ils risquent tout simplement de creuser un peu plus la distance qui commence à les séparer de certains de leurs électeurs.

 

 

Goulven Boudic

le 8 juillet 2009

 


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