Raison garder…
Décidément, les scandales politiques divers pourraient sembler nourrir l’essentiel des notes de ce blog, quelque temps interrompu pour des raisons de surcharge professionnelle… Au risque précisément d’accréditer et de renforcer l’impression que l’analyse politique aujourd’hui pourrait se limiter au commentaire des « affaires », dans l’indifférence au reste.
C’est pourtant un sentiment un peu décalé que l’on aimerait pouvoir formuler et faire partager ce jour, au risque de refroidir certaines ardeurs et certains enthousiasmes.
Raison garder. Car nous assistons peut-être à l’un de ces emballements médiatiques auxquels l’actualité de ces dernières années nous a habitués, sans que nous n’en tirions pourtant les leçons et les conséquences.
Les nouvelles conditions de création et de circulation de l’information, via l’internet, les blogs, les sites d’information rapide, la course au scoop et l’incapacité qui en résulte du respect des obligations de vérification et de recoupement ne font finalement qu’aggraver l’impression ressentie depuis quelques années, à épisodes réguliers, d’une sorte d’emballement de la machine médiatique, plutôt que politique d’ailleurs.
Qu’avons-nous appris de l’affaire Baudis ? Rien, de toute évidence, malgré les beaux serments autocritiques formulés à l’époque.
Qu’Edwy Plenel soit, indirectement, largement à l’origine de ces révélations autour de l’affaire Bettencourt ne doit pas non plus faire oublier, même si nous avons les uns et les autres la mémoire courte, ce que furent les pseudo-révélations publiés dans Le Monde sur un prétendu financement occulte du PS via Panama, au début des années quatre-vingt dix, dans un contexte où seul le nom du parti désigné à la vindicte était différent.
C’est pourquoi nous souhaiterions que chacun porte un regard prudent sur les informations les plus récentes. Et s’interroge aussi en passant sur le rôle de journalistes qui ont une fâcheuse propension à se contenter en l’occurrence de donner un large écho à des PV d’interrogatoires de police.
N’en demeure pas moins, au-delà de ces informations non vérifiées, et probablement largement non-vérifiables, certaines interrogations et certaines questions qui doivent être d’autant plus sérieusement et calmement posées que l’on se situe désormais sur le fil du rasoir.
Ces questions sont relatives à une époque qui pratique la consanguinité entre le pouvoir politique et le pouvoir de l’argent. Que l’on ait pu tolérer qu’un trésorier de parti politique soit par ailleurs ministre des finances paraît incongru. Les socialistes, aujourd’hui mis en cause par l’UMP, n’ont finalement levé le lièvre que tardivement, en décembre dernier. La critique semblait d’ailleurs alors inaudible, et elle fut de fait abandonnée.
Ce sont toutefois l’absence de réponse satisfaisante du pouvoir, la stratégie de mépris opposé par Eric Woerth aux premières questions qui lui étaient posées en décembre 2009, et plus largement la série confondante des confusions en tous genres et des conflits d’intérêt dénoncés avec vigueur et sans fausse pudeur par François Bayrou (Abus de pouvoir) et encore avant lui, plus prémonitoire encore, par François Léotard (Ca va mal finir) qui sont à l’origine de ces affaires dont on peut craindre la multiplication future.
Les demi-mensonges d’Eric Woerth à propos de sa relation avec le gestionnaire de la fortune de Mme Bettencourt, les approximations successives à propos des contrôles fiscaux, le refus d’admettre la réalité du conflit d’intérêt soulevé par l’embauche de son épouse au service des intérêts financiers de la première fortune de France, l’aveu par Mme Bettencourt elle-même de la réalité de la fraude et de l’évasion fiscale suisse : tous ces éléments ont logiquement préparé l’opinion à la suspicion et ont favorisé jusqu’à l’accueil bienveillant d’informations plus problématiques, pour ne pas dire plus douteuses. Une opinion d’autant plus énervée que la révélation du montant du chèque de 30 millions d’euros restitués au titre du bouclier fiscal avait confirmé que la politique menée depuis 2007 n’était peut-être pas sans lien avec les réseaux de l’UMP, de son ancien président et de son trésorier.
L’agitation actuelle révèle bien en fait l’une des limites du pouvoir et de la stratégie sarkozyste, comme s’il était arrivé prématurément en fin de course. Les résultats des élections régionales, la litanie des courbes d’opinion de plus en plus négatives pour l’exécutif traduisent bien le changement de climat et la fragilité désormais acquise d’un leader accrédité jusqu’alors d’une forme de génie et d’une maîtrise du calendrier. Il est arrivé, par exemple, la même chose au gouvernement de Tony Blair, dont les derniers mois furent marqués par la succession de scandales divers. Le gouvernement de Silvio Berlusconi n’est pas épargné lui non plus. Le story-telling, la prééminence de la communication sur la réalité, la domination des spin-doctors en tous genres : tout cela montre ses limites, et c’est tant mieux. La politique peut sortir gagnante au final de ces quelques semaines agitées que nous venons de vivre.
Mais l’actuel Président, qui a encore récemment préféré tenter de s’occuper du fiasco de l’équipe de France plutôt que d’honorer un rendez-vous prévu de longue date avec des ONG semble bien mal placé pour en appeler aujourd’hui à un retour au centre des dossiers essentiels qui devraient au coeur du débat politique.
Du côté de l’opposition, la prudence s’impose donc. Il lui faudra dans les jours qui viennent impérativement mesurer chaque mot, peser chacune de ses expressions publiques, chacune de ses réactions. L’exigence de la transparence nous paraît constituer le bon angle d’attaque, qui permet d’éviter ou en tout cas de limiter la surenchère, même si l’on comprend par ailleurs la tentation d’aller plus loin, au vu des refus successifs opposés par le pouvoir, qui rappellent furieusement les stratégies déjà utilisées au moment de l’affaire des sondeurs de l’Elysée.
Cette prudence s’impose d’autant plus que la gauche n’est pas exempte, dans son histoire, de quelques excès et de quelques scandales – dont le seul rappel ne peut toutefois suffire à justifier ou excuser la dégradation actuelle de l’esprit public. Si l’on mesure mieux a posteriori ce que pouvait avoir de proprement exceptionnelle l’austérité rigoureuse d’un Lionel Jospin, on n’oubliera pas la proximité, désormais problématique, de certain(e)s, à gauche, avec les milieux des affaires.
Un seul exemple en guise de conclusion de cette rigueur nouvelle à laquelle nous appelons : il ne suffit pas à nos yeux qu’un journal soit racheté par un patron « de gauche » pour qu’en l’occurrence la liberté de la presse soit miraculeusement préservée. Qu’un « jeune » et très certainement talentueux banquier, après avoir racheté, « sur ses fonds propres », Les Inrocks, ait pu inspirer un tour de table pour racheter Le Monde, qu’un ancien bras droit de Christian Blanc puis de Pierre Lescure, grand distributeur de stocks options devant l’éternel, dirige aujourd’hui la rédaction du Nouvel Observateur, sans que cela inquiète le moins du monde (parce qu’ils se proclament « de gauche » et aiment le rock’n roll ?) nous semble attester les progrès à accomplir dans une réflexion et dans un renouvellement des pratiques qui s’inspireraient des exigences de séparation des sphères posées par Michaël Walzer dans un livre qu’il est urgent de lire ou de relire (Sphères de Justice).
Goulven Boudic
Le 6 juillet 2010
Publié par goulvenboudic